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Une belle histoire...

Trouvée sur un blog nommé L'ivre de Lire... cette adorable histoire me fait penser à ce clochard entrant dans le métro station Montparnasse, et qui se plante devant un jeune cadre bcbg qui, bien entendu, regarde immédiatement ses chaussures en maudissant le hasard de cette rencontre. Comme il s’apprête à descendre à la station suivante, le clochard donne une pièce au jeune homme en costume en lui disant : "tu as l'air si triste, tu dois être très malheureux...plus malheureux que moi ! "

Une histoire vraie…

Il existe parfois, dans une existence, dans petits moments étranges, comme échappant au réel, fragmentant la réalité de nos vies, les habitudes, les idées préconçues ou les mornes répétitions qui nous mènent chaque jour par le bout du nez… Figurez-vous que j’ai vécu un de ces moments précieux, qui me fait encore aujourd’hui penser à une pierre enchâssée en bijou. Pas un diamant, non, simplement une petite aigue-marine, qui laissa, un jour, passer comme un rayon de lumière dans une obscurité gris sombre.

Un de mes amis, organiste, m’avait invité à « visiter » le vénérable instrument sur lequel il s’aboutissait de temps à autre. Je m’empressai d’accepter, ne connaissant pas, à cette époque, la joie de poser mes mains sur ces claviers. En montant l’escalier de bois tournicotant dans les entrailles du mur, j’avais cette délicieuse impression de m’affranchir du statut de « monsieur Tout le monde », pénétrant un monde secret. Mon ami s’installa, démarrant le moteur de la soufflerie. J’entendis alors le corps du géant s’animer, le bois craquer, comme sous le réveil d’une invisible présence. Puis s’installa un temps de silence ; guettant derrière les façades, la créature attendait.

Le premier accord bondit, sautant d’arches en croisées d’ogives, brutalisant les échos. Je restai muet de saisissement, me laissant pénétrer par la force et la douceur de la pièce de Buxtehude. C’est à ce moment-là que l’imprévisible se produisit.

La petite porte que nous avions empruntée pour monter à la tribune s’ouvrit en grinçant, interrompant mon ami dans son interprétation. Nous vîmes pénétrer dans ce sanctuaire un tas de haillons, une loque imbibée, entre deux vins, dont l’odeur chassa, l’espace d’un instant, les restes des fumées d’encens de l’enterrement du matin. Un clochard. Que venait-il faire ici ? Comment lui expliquer que l’endroit était interdit au public, que sa présence nous indisposait, surtout ? Je m’étais avancé d’un pas, comme pour lui expliquer d’un geste l’obligation de faire demi-tour. Mais je discernai dans son regard, comme une supplication, un reste de fierté qui murmurait à la porte de ma conscience. Je m’arrêtai net.

Il posa ses yeux sur mon ami, qui n’avait pas bougé, les mains encore posées sur le clavier. La voix du clodo s’éleva, éraillée, avinée, comme une insulte au silence.

– ‘scusez moi messieurs de vous importuner pendant vot’ musique…Si ça vous dérange pas, vous pourriez me jouer un morceau ?

J’observai mon ami. Je connaissais sa grandeur de cœur. Je ne fus pas déçu. Il incita l’homme à exposer sa requête.

– Euh ! Si je vous demandais la Dorienne en ré mineur de Bach, vous pourriez…Si ça vous ennuie pas…?

Sans un mot de plus, seulement un sourire, mon ami s’exécuta, et Bach s’épanouit encore une fois, son œuvre touchant l’impossible. Je ne bougeai pas, et si j’avais pu, je serais devenu un rien dans un coin. Le clochard triturait son chapeau sans forme entre ses doigts, les yeux au ciel. Et il pleurait. Des larmes transparentes comme l’eau d’un torrent roulaient sur ses joues barbées, sans qu’il songe un instant à les essuyer. Il me semblait lui voir contempler un monde invisible, dont la musique, pour lui, ouvrait une porte. Il souriait aux anges. Je n’avais pas à imaginer une histoire, je n’avais qu’à considérer cet homme devant moi, simplement.

Lorsque la musique s’arrêta, l’homme renifla, sourit et dit :

-Merci bien m’sieur. Il avait si longtemps, oui…si longtemps…

Puis il fit demi-tour, repartant avec son secret. Il ne restait rien de lui, rien qu’un souvenir et un éclat de lumière. Aujourd’hui, six ans après, je pense encore au clochard qui regardait le ciel…

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