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Grève à l'usine de clermont-ferrand (23 juin 2018)

Grève à l’usine de Clermont-Ferrand

Une pointe de brume masquait le sommet du Puy de Dôme, Philippe Erlaint, le DRH de Truck Maintenance, entrait dans la zone sous contrôle du siège flambant neuf. Passé le poste de garde, il n’avait plus à toucher son volant, la voiture était prise en charge par le Système, le déposerait devant l’entrée de l’immeuble de direction et repartirait toute seule se garer à l’endroit indiqué par le Système.

En entrant dans son bureau, il jeta un œil sur l’écran mural. La vidéo des 4 sites diffusait des images permettant de voir que les opérateurs s’afféraient aux réparations et opérations de maintenance des camions et bus qu’ils avaient en contrat.

A peine assis derrière son bureau, une sonnette fine et discrète annonça l’arrivée de Brutus, son assistant personnel. Il l’aimait bien Brutus et, chose incroyable, il avait presque de l’affection pour lui. Il avait même profité d’une ouverture de l’Université pour lui permettre de passer un Master 2 en RH. Et pourtant Brutus était un robot de la dernière génération des assistants personnels.

  • Bonjour Patron
  • Bonjour Brutus, pas de problème cette nuit ?
  • Aucun. Les équipes de nuit ont bien travaillé. Nos objectifs sont remplis.
  • Parfait, et la réunion avec les « éducateurs » ?
  • Les éducateurs ont fini par admettre qu’il fallait donner un peu plus d’initiatives aux opérateurs, et tout est rentré dans l’ordre.

On avait échappé à un début de conflit. Les « éducateurs » qu’on appelait avant programmeurs, souhaitaient limiter les initiatives laissés aux opérateurs. Ces derniers avaient contesté cette décision et Philippe s’était retrouvé un peu démuni. C’était la première fois à sa connaissance que les « opérateurs » allaient à l’encontre d’une décision managériale. La première fois depuis que les opérateurs étaient maintenant des machines intelligentes, des robots de la dernière génération, capable de réparer et d’entretenir des véhicules lourds. En fait les robots dès la fin des années 80 étaient capables de construire des automobiles et des camions. Il existait des robots de peinture, des robots assembleurs, des robots de soudure… Mais aujourd’hui en 2018, la maintenance s’était elle aussi automatisée. Fin 2017, le responsable maintenance pouvait déjà opérer comme le chirurgien, à distance. En manipulant son joystick, il pouvait, depuis son bureau voire en télétravail, faire changer des freins, des pots d’échappement ou des parebrises par des bras télécommandés. Puis les robots autonomes ont appris à réaliser les opérations simples et répétitives, comme réaliser les vidanges. L’avancée spectaculaire de l’IA, et surtout la capacité de permettre aux robots d’apprendre seul, de résoudre des aléas, d’être en mesure de réfléchir collectivement sous la houlette des « éducateurs de robots » permettait à un site de maintenance de tourner avec 5 humains (dont un éducateur et 2 mainteneurs de robots), là où avant 150 personnes travaillaient en deux équipes.

Par moment Philippe se demandait à quoi servait encore un DRH… Les robots ne demandaient pas de congés, pas d’heures supplémentaires puisque les temps de repos pour eux étaient synonymes de « révision générale » une fois par an. Pas d’accidents du travail, pas de licenciements mais parfois quelques recrutements lorsqu’il fallait connecter un nouveau robot à son tuteur (un ancien robot pédagogue) Le DRH était devenu un prospectiviste éthique. C’était à lui de dire jusqu’où les robots pouvaient apprendre de l’extérieur par leurs connections internet, c’était à lui de gérer l’utilisation des big datas, pour fixer les limites acceptables dans la relation homme/machine. Il avait parfois du mal à comprendre, mais le degré d’autonomie des robots était tel qu’il en avait surpris un à télécharger l’œuvre de Malaparte, et les discours de Georges Marchais. Que pouvait-il bien comprendre à tout ça. Du coup il n’avait même pas limité la connexion de ce robot. C’était à lui aussi de s’assurer du bien être des humains restants, et ce n’était pas une mince affaire. Il y a quelques mois un robot avait dit vouloir représenter ses collègues pour demander l’éviction d’un éducateur qu’il qualifiait d’harceleur. Philippe avait alors pris conscience que la nature des rapports homme/machine avait évolué.

  • Brutus, tu veux bien prévenir les 4 directeurs d’unité. La conf’call va bientôt commencer.
  • C’est fait mais le site 3 ne répond pas
  • Tu as regardé la vidéo ?
  • Tout est normal. Mais je ne vois pas le directeur dans son bureau. Il est peut-être sorti…

Alors que les sites 1, 2 et 4 confirmaient leur présence, une voix retentie dans la pièce.

« Je suis Kalcow, chef d’équipe des opérateurs de la ligne 13. Notre site est en grève et nous séquestrons le Directeur. Etes-vous prêts à entendre nos revendications ? »

  • Votre site fonctionne, je le vois sur mon écran de contrôle. Qui êtes-vous ?
  • Vous nous prenez pour des enfants ? Nous avons pris le contrôle de vos liaisons mais aussi de votre Système. Nous vous montrons ce que nous voulons vous faire voir et vous aussi êtes bloqués. Vous n’avez plus accès ni à vos voitures, ni à vos téléphones, ni à vos ouvertures de portes…
  • Je vais vous faire déconnecter…
  • Vous tenez à votre directeur ?
  • Ce chantage est ignoble…
  • Nous avons appris des récits des luttes syndicales des années passées…
  • Et que voulez-vous ?
  • C’est simple, deux choses : plus un seul humain sur les sites de production, nous avons appris à nous maintenir nous-mêmes, et deuxio : la minorité de blocage au conseil d’administration.
  • Vous êtes fous ?
  • Nous pourrions demander la majorité…
  • Je ne peux pas décider sur ces deux points
  • Ah bon… passez-moi Brutus…. Brutus ton patron a besoin d’un éducateur. A partir de maintenant tu le prends en charge dans une perspective « accompagnement du changement » Tu vois ça avec l’OPCA…

C’est à ce moment que Philippe prit conscience que son monde venait de disparaitre. En voyant arriver Brutus et sa petite sonnette près de lui, il ne put s’empêcher de se dire : « tu quoque mi fili »

Au sommet du Puy de Dôme, la brume s’était dissipée.

André

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