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Grève à l'usine de Clermont-Ferrand (Episode 13 et fin)

Grève à l’usine de Clermont-Ferrand (épisode 13)

Où l’on reparle du « fait religieux » …

Habituellement, Philippe n’avait aucune crainte à affronter les partenaires sociaux, justement parce qu’il n’avait jamais considéré cet exercice comme une épreuve de force. Mais ce matin, sachant que la réunion intégrait les DS mais aussi les DP, et que le cercle avait été étendu aux Robots et aux Trans, il n’était pas inquiet mais un peu tendu.

L’ordre du jour était incroyable et qui plus est, avait été validé par le DG, il n’en revenait pas : possibilité de créer des espaces de prières dans les ateliers…

Depuis 2017, le principe de laïcité avait été étendu à la sphère privée. Donc a priori, on ne discuterait pas longtemps. Mais Philippe était curieux d’entendre la demande d’une organisation de Trans, dont la représentante était l’adjointe au responsable logistique et porte-parole de cette organisation nouvellement créée. Comment une Trans évoluée pouvait-elle avoir des besoins de spiritualité ?

Dans un épisode précédent nous avions vu que Philippe avait été programmé avec un fondement culturel judéo-chrétien. Il fallait bien « coller » au paysage sociologique. Depuis qu’il connaissait la vérité sur sa propre création, il avait très vite remisé toute forme de mysticisme et considérait plutôt les religions comme un outil bien pratique pour une société, qui, en jouant sur les croyances et l’irrationnel, pouvait s’assurer une forme de tranquillité sociale… Le bonheur serait pour plus tard…au paradis !

  • Nous souhaitons simplement pouvoir exercer notre libre arbitre en pouvant utiliser les temps de pause pour prier, dit Laura.
  • La loi est claire, pas d’expression religieuse dans l’environnement de travail. Vous pouvez prier chez vous …
  • Nous n’avons pas de chez nous ni de temps de pause, puisque nous travaillons en permanence. C’est une forme de discrimination.

Là, c’était un mainteneur qui venait de prendre la parole.

  • Franchement, sans vouloir vous offenser, en quoi un robot a-t-il besoin de croire en un Dieu ? Puisque vous savez que c’est l’homme qui vous a créé. Vous aussi Laura vous croyez à l’au-delà ?
  • Notre programmation nous a donné la possibilité d’avoir accès à la philosophie. Nous sommes aussi en quête de sens…
  • On peut trouver du sens à son existence sans qu’il soit besoin de faire appel à l’imaginaire…

La discussion risquait de s’enliser, et ça, Philippe ne l’avait pas prévu. Il n’avait pas envie de se mettre un nouveau conflit sur le dos, mais pas envie non plus d’ouvrir la porte à des débordements toujours envisageable.

Il se souvenait en 2016 de ces grandes entreprises du transport et de la banque, qui passaient par des procédures de ruptures conventionnelles avec moult zéro sur le chèque de transaction pour éviter la contagion des « voiles » et des « tapis de prières ». Il n’avait pas envie de rentrer dans ces dispositifs. Mais en 2016 c’était des humains qui étaient concernés. Aujourd’hui des robots, même évolués …. Il était plus que perplexe. Fallait-il revoir à nouveau la programmation des robots ?

  • J’ai besoin d’y réfléchir, mais ça ne me semble pas correspondre aux valeurs de l’entreprise qui a fait sienne le principe de laïcité.

Tout en disant ça il pensait au petit temple Shinto dans le hall d’accueil du siège au Japon…

En 2016, date de référence, des personnes qualifiées avait largement écrit sur le transhumanisme et sur l’intelligence artificielle en marquant les dangers d’une quasi absence d’éthique possible car forcément mondiale. « Appréhender ce risque, il faudrait qu’il y ait un débat politique, une réflexion des scientifiques et de la société civile sur l’encadrement de l’intelligence artificielle afin de définir une position commune. L’un des dangers c’est que certains pays refusent d’encadrer l’intelligence artificielle et qu’un Etat, la Chine par exemple, décide de se servir de cette intelligence artificielle pour devenir un leader militaire avec le risque cette technologie lui échappe et se retourne contre l’humanité tout entière. Si l’on décide d’empêcher une intelligence artificielle supérieure à l’intelligence humaine, il faudra le faire partout et c’est très compliqué à mettre en place. Bill Gates a dit cette très belle phrase il y a deux mois : "Je ne comprends pas que les gens n’aient pas peur". En effet, les inquiétudes sont nombreuses.

Nous entrons dans une époque totalement vertigineuse. Il est possible que l’humanité devienne nihiliste. Il est possible qu’il y ait une guerre civile entre les transhumanistes qui veulent l'émergence de ce monde totalement contrôlé par les technologies et les bioconservateurs qui s’y opposent. Il est très difficile de faire des scénarios à l’avance mais le XXIème siècle ne sera pas un long fleuve tranquille car il n’est pas du tout certain que l’on puisse contrôler des technologies aussi puissantes et explosives. » disait Laurent Alexandre, ce chirurgien français (+HEC+ENA) et fondateur d’une société de séquençage ADN belge. Il partait du principe que l’homme capable de vivre 1000 ans était déjà né. Il ne s’était guère trompé, sauf que ce n’était pas réellement un homme qui allait tenir ce défi, mais l’une de ses créatures.

Mais jamais on n’avait eu à imaginer qu’il faille se méfier d’un appel religieux de la part de ces IA. Un humain avait-il négligemment laisser trainer une ligne de code par envie anthropomorphique ? Allons, un peu de sérieux ! Et pourquoi pas remettre en question les lubrifiants énergétiques des robots de base pour qu’ils puissent choisir entre du Allal ou du casher ? Pourquoi périodiquement l’histoire refaisait émerger des problématiques du passé… « passons à autre chose » se dit-il, en retournant à son bureau.

Surprise, surprise, le passé est de retour…

Le message qui venait d’implémenter automatiquement son agenda contenait deux rendez-vous. L’un concernait la réunion mensuelle du Syndicat des DRH. Le thème de cette rencontre était : A quoi ressemblera la fonction RH demain ? Un air de déjà vu, se dit-il. Barabel, Meier et Perret avait publié sur ce thème en 2014 déjà.

L’autre rendez-vous était moins officiel, il prévoyait une rencontre avec quelques scientifiques pour l’organisation d’une table ronde au sein du Campus RATP. Cette table ronde devait permettre de s’interroger sur l’éthique et la programmation des humanoïdes. Parmi les scientifiques Yves Coppens, le découvreur de Lucie, se positionnait en guets star. Philippe se souvenait l’avoir déjà rencontré à un colloque. A l’époque il lui avait affirmé qu’il n’aurait aucun état d’âme à cloner un homme de Neandertal s’il trouvait l’ADN nécessaire. Et depuis, il l’avait fait. L’homme en question était au Museum d’histoire naturelle en compagnie d’un diplodocus cloné et d’une demie douzaine de vertébrés fossiles tout ce qu’il y a de plus vivants. En fait la science et l’éthique n’étaient pas sur le même plan. On ne pouvait parler d’éthique qu’a posteriori, jamais en prévention, c’était illusoire.

Lorsqu’il appela son véhicule pour rentrer chez lui Philippe eu l’impression fugace qu’une autre robotcar le suivait. Trop préoccupé par l’envie d’une soirée tranquille avec Myriam, il n’y prêta pas plus attention. La douceur du soir et les bras de Myriam eurent vite raison de ses inquiétudes.

Le rêve qu’il fît cette nuit-là eut le gout amer d’un « presque cauchemar ». Myriam lui demandait un enfant, et il ne savait pas comment éluder la question. Se réveillant en sueur, il comprit que son existence ne serait pas que positive. En se levant, il prit soin de ne pas la réveiller pour s’enfuir littéralement au bureau. Les rues de Clermont étaient désertes, la place Delille était vide et la SMTC avait remplacé le tram « grenat » par un tram auto-porté quasi transparent et totalement silencieux. En le croisant, il remarqua que les voyageurs n’étaient guère nombreux. Machinalement il regarda sa montre, il n’était que 5 heure du matin.

Plutôt que d’aller directement dans son bureau, il demanda à sa voiture de le conduire jusqu’à l’atelier 3, où quelques mois auparavant avait commencé le conflit qui se résolu par la « grande déconnexion ».

En entrant dans l’atelier, Philippe ressentit une sorte de malaise. Bien entendu les opérateurs étaient en poste et travaillaient, les chefs d’équipes s’affairaient et les opérations de maintenance semblaient se dérouler pour le mieux compte tenu du nombre de véhicules qui sortaient de chaîne. Non, ce qui était oppressant c’était cette musique douce et filiforme qui sortait des hauts parleurs. Une sorte de mise en musique de mantras tibétains. Philippe entra dans le bureau du chef d’atelier, un trans un peu bourru qui répondait au nom de Zobrik.

  • Qu’est-ce que c’est cette musique ?
  • Ce sont les mainteneurs qui la réclament. Ils disent mieux travailler avec, et en regardant les relevés de performance, c’est vrai.
  • C’est vous qui l’avez choisie ?
  • Non, c’est le DG, il dît qu’il faut que les mainteneurs trouvent du bonheur au travail…

Souvent le DG était là de bonne heure. Philippe se fît conduire à son bureau.

  • Ah, bonjour Philippe. Vous avez fait du bon travail avec l’équipe des Kotaïshis. Ils sont tous en piste, n’est-ce pas ?
  • Oui, mais ce n’est pas pour ça que je voulais vous voir…
  • Et bien entendu aucun d’entre eux ne connaît le secret de sa naissance. Il n’y a que vous qui savez…
  • Oui, mais…
  • Il nous faut terminer le travail

En disant cela, le DG prit une télécommande et Philippe resta figé comme un mannequin, et son esprit était vide, vide…

  • Monsieur le Président, j’ai déconnecté Philippe. Je vous l’expédie au siège pour un reformatage complet. Vous aviez raison, il était brillant, trop brillant et commençait à se rendre compte de trop de choses. Si nous voulons régner sur le monde, nous ne pouvons pas laisser un Trans décider de son propre avenir et de l’avenir de notre compagnie. Heureusement que nous avons prévu un mode « stop » et que nous seuls sommes en mesure de l’actionner.

Oui, les robots primaires évoluent lentement vers leur statut d’esclaves heureux, les « Trans » deviennent des spécialistes d’une technicité inouïe, et les humains ne se posent aucune question. Michel Serre l’avait annoncé en 2016 « ce n’est pas une crise, nous changeons de monde » … et nous sommes la seule entreprise à avoir saisi les bonnes cartes au bon moment. Votre idée de racheter Google au moment où ils avaient compris jusqu’où pouvait aller l’intelligence artificielle a été un coup de génie. En fait l’humanité ne sera pas domptée par les bots et robots divers, mais par ceux qui les manipuleront. Frankenstein nous a servi de leçon… au revoir Monsieur le Président.

Quelques jours plus tard :

Dans le laboratoire de recherche d’Oshino, un Kotaîshi se réveillait d’une longue intervention.

Le scientifique en blouse blanche s’approcha de lui :

  • Comment t’appelle-tu ?
  • Jean-Paul Chonriz
  • Et que fais-tu dans la vie ?
  • Je suis chef de Cabinet d’Alain Juppé, le Président Français…

Fin…provisoire

Lire l’épilogue en fin de semaine

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